En souvenir d'un homme qui a marqué par sa personne bon nombre d'anciens de la Calypso

 

Raymond "Canoé" Kientzy

 

 

Ancien membre du commando de parachutiste de la marine, il devient à la fin de la guerre pêcheur d'éponges et de coraux en Tunisie. Il sera volontaire avec son ami Servanti  pour le sauvetage et l'exploitation de l'épave du Grand-Congloué. Tout de suite admis par JYC et Simone Cousteau, il devient un des hommes phare de cousteau et de la Calypso, sa discrétion l'empechera de se montrer devant la caméra aussi souvent qu'il l'aurait du, mais son professionnisme et ces qualité d'hommes le font devenir très rapidement  chef plongeurs et resposable de la sécurité en plongées de ces amis et membres de la Calypso.

 

Son surnom de Canoé lui vient du fait qu'il affectionnait énormément cette sorte d'embarquation.

Canoé au fond à droite pipe à la bouche

 

CANOE

 

Il ressemblait à un buffle, épais des épaules, pas très grand, les colères rares mais redoutables. Quand çà lui arrivait, mieux valait ne pas rester sur son chemin !

Il se connaissait bien, et évitait de laisser l’adrénaline prendre le dessus. Seuls, des propos plus caustiques traduisaient son énervement

 

Je l’ai eu à plusieurs reprises comme chef de mission. La première fois, en Mer Rouge, mon travail d’opérateur radio ne favorisait pas nos contacts. Il était trop occupé à encadrer ses plongeurs encore novices. Cette année là, nous avons sympathisé sans vraiment nous lier. Je pense qu’il m’évaluait.

 

La mission suivante, un film avec les baleines grises sur les côtes de Californie, scella notre amitié.

Ces animaux, d’une agilité diabolique, étaient si difficiles à approcher, qu’après plus d’un mois de mer, ils étaient devenus notre obsession commune.

Un monstre de13 Mètres, jouant les poissons volants au-dessus du Zodiac, lui occasionna quelques insomnies, qui s’ajoutaient à ses préoccupations constantes de la sécurité de ses gars.

Les soirs de Scoumoune, nous rêvions d’un camembert bien coulant, d’une bouteille de vin du Var, et refaisions le monde.

 

Je bavais d’envie à l’évocation de leurs souvenirs de plongée. Canoë en prit conscience puisqu’il me proposa une descente dans le monde des grandes laminaires de Californie. J’étais novice, mais il se contenta de quelques recommandations de base : Vider son masque, ne pas bloquer sa respiration à la remontée, régler sa flottabilité, rester prudent et calme.

Comment ne pas lui faire confiance ? Il était solide comme un roc !

 

Nous descendions dans une ambiance verdâtre. Au dessus de nous, la voûte se refermait, lumineuse, nef d’une cathédrale dont les piliers ondulaient paresseusement.

 

Nous étions ramenés aux justes proportions de l’homme dans le milieu nourricier qu’est la mer. Deux êtres vivants parmi tant d’autres, et, malgré notre science, et nos moyens techniques, si maladroits de nos gestes… Eux, évoluaient autour de nous avec tant de grâce,

Ils étaient tous là, comme pour une bienvenue dans leur monde : les loutres de mer, les poissons de toutes sortes, étoiles de mer, oursins et coquillages ! La vie à l’état pur…..

Nous ne communiquions que par gestes, mais ces trop courts moments nous ont sans doute plus rapprochés que les années qui ont suivi.

 

Nos missions duraient cinq mois… Chaque jour nous apportait de nouvelles aventures, le temps nous paraissait court, mais les périodes où tout allait mal revenaient sans cesse. Alors nous refaisions le monde ! Et nous rêvions des petits plaisirs de « la terre » ! Te souviens–tu de ce retour où, par erreur, nous avions eu droit à un vol en première classe ? Un traitement de VIP ! Nous étions si heureux en arrivant à Paris, que les soucis passés s’étaient envolés ! Preuve qu’ils n’étaient pas si importants.

 

Plus tard, nos chemins auraient pu se séparer, Chevalier défenseur du bon droit, tu as cru bon de punir toi-même l’auteur d’une médisance envers un de tes amis, tu as été « viré » sans même avoir pu te justifier ! Je crois que c’est de ce jour que je prends garde à ne pas porter de jugement sur les autres…..

Une fois encore, le frère que tu étais devenu, m’a accompagné, en m’ouvrant toutes grandes les portes de la technique sous-marine. Tu étais alors chef d’équipe d’un sous-marin « habité », un engin capable de descendre à3000 mde profondeur ! et, là aussi, tu m’as fait connaître de nouvelles émotions : Cette plongée en « passager » au large de la Sicile avec les poissons sabre dressés et ondulants sur le fond, autre acte de la chorégraphie commencée en Californie plusieurs années auparavant. J’étais émerveillé par ton travail, précis, attentif, anticipant tous les écarts de notre monstre de métal Ton calme dans ces conditions extrêmes me rassurait, je retrouvais l’initiateur de mes débuts…

Découverte pour moi, de l’obscurité glacée des grands fonds, nous étions passés dans un autre monde, inaccessible sans notre coquille d’acier, nos éclairages, notre technique.

J’étais revenu « en haut » conscient de la fragilité de l’homme ; c’est sans doute ce qui m’a fait prendre ensuite, toutes les questions de sécurité très au sérieux.

 

Nous sommes restés, plus tard, en relation professionnelle constante, mais nos vies personnelles, si proches jusque là, s’étaient un peu écartées.

Tu avais retapé un petit cabanon, blotti dans les châtaigniers, aménagé comme un navire : fonctionnel, minimum d’espace vital,, tout y était à portée de mains.

Ton cheval Marco, pur-sang arabe, sans doute reflet animal de son maître, et ton chien, étaient devenus ta seule famille. Vous avez couru le massif des Maures en tous sens, Tu connaissais tous les recoins de ce pays et ton bonheur apparent cachait bien la tempête qui couvait à l’intérieur.

Un œil averti aurait compris, en voyant tes essais de peintures, que l’amertume, la désillusion, la hantise des « mauvais » traduites assez maladroitement, mais sans équivoque, pouvaient t’entraîner vers des extrémités à ta mesure….

 

La pieuvre enserrant ta maisonnette dans ses tentacules monstrueux, le Christ couronné d’épines dont le visage torturé de douleur était insoutenable, auraient dû être des signaux d’alarmes pour tes amis. Mais nous n’avons pas compris !

 

Je me suis senti mal à l’aise, quand nous nous sommes retrouvés autour de ta dépouille, des clans cherchaient à attribuer une part de responsabilité plus ou moins grande aux « autres », les commérages, les affligés de circonstance…. Quelques-uns, discrets dans la douleur, restèrent à l’écart, et partirent très vite pour ne pas avoir à prendre position …Ultime possibilité de t’évoquer en groupe, nous l’avons encore laissée passer…

 

Ce n’est que bien des années plus tard, que j’ai pu revivre notre amitié, le cœur et l’esprit tranquille, et la jeter sur le papier, afin de voir clair en moi-même….

 

C’est fait, je ne sais pas si tu galope sur ton pur-sang arabe, dans les vertes prairies de l’au-delà, si tu revis dans l’âme d’un dauphin, d’une baleine grise que nous avons tant voulu avoir comme amie sans qu’elle daigne seulement nous laisser approcher.

 

Ce qui est sûr, c’est que le souvenir des aventures passées, avec les bons et mauvais moments, me suffit. Que pourrais-je espérer de meilleur pour prolonger notre amitié ?

 

Lettre écrite par Eugène Lagorio dit Gégéne

 

canoé au début de l'aventure cousteau